• DIVERS 23

     

    DIVERS 23

    Vivre

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas
    sentir l’odeur des blés
    plutôt que de rêver
    aux pierres et aux tourments

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas
    revenir à l’Aurore
    dès qu’on dessine sa route
    dans l’infiniment pur

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas
    chevaucher une tempête
    à chaque fois qu’un Autre
    perd sa foi en l’Azur

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas
    revivre chaque instant
    lorsqu’on perd une flamme
    qui ne brillera plus

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas
    vivre pour une danse
    lorsque la rose éclos
    et que nul autre adore

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas ?

    Est-ce qu’il ne vaut mieux pas ?

    Winston Perez, 2017

     

     

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  • PÂQUES 18

      PÂQUES 18

    Odelette à son bouquet


    Mon petit Bouquet mon mignon,
    Qui m’es plus fidel’ compaignon
    Qu’Oreste ne fut à Pilade,
    Tout le jour quand je suis malade
    Mes valets qui pour leur devoir
    Le soing de moy debvroient avoir,
    Vont à leur plesir par la vile,
    Et ma vieille garde inutile,
    Aptes avoir largement beu,
    Yvre, s’endort aupres du feu,
    A l’heure qu’ el’ me devroit dire
    Des contes pour me faire rire.
    Mais toi petit bouquet, mais toy
    Ayant pitié de mon esmoy
    Jamais le jour tu ne me laisses
    Seul compaignon de mes tristesses.
    Que ne pui-je autant que les dieux ?
    Je t’envoyroi là haut aux cieux
    Fait d’un bouquet un astre insigne,
    Et te mettrois aupres du Signe
    Que Bacus dans le ciel posa
    Quand Ariadne il espousa,
    Qui se lamentoit, delessée
    Au bord desert par son Thesée.

    Pierre de Ronsard, Les meslanges



     

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  • DIVERS 16

     

    DIVERS 16


    Les Premières Communions

    Vraiment, c’est bête, ces églises de villages
    Où quinze laids marmots, encrassant les piliers,
    Écoutent, grasseyant les divins babillages,
    Un noir grotesque dont fermentent les souliers.
    Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,
    Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés,

    La pierre sent toujours la terre maternelle,
    Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
    Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle,
    Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux,
    Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
    Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers furieux.

    Tous les cent ans on rend ces granges respectables
    Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé.
    Si des mysticités grotesques sont notables
    Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé,
    Des mouches sentant bon l’auberge et les étables
    Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

    L’enfant se doit surtout à la maison, famille
    Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants.
    Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
    Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
    On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille
    Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts bruissants.

    Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes
    Sous le Napoléon ou le Petit Tambour,
    Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
    Tirent la langue avec un excessif amour
    Et qui joindront aux jours de science deux cartes,
    Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour.

    Les filles vont toujours à l’église, contentes
    De s’entendre appeler garces par les garçons
    Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes,
    Eux, qui sont destinés au chic des garnisons,
    Ils narguent au café les maisons importantes,
    Blousés neuf et gueulant d’effroyables chansons.

    Cependant le curé choisit, pour les enfances,
    Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand
    L’air s’emplit du lointain nasillement des danses,
    Il se sent, en dépit des célestes défenses.
    Les doigts de pied ravis et le mollet marquant…
    — La nuit vient, noir pirate aux ciel noir débarquant.

    Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes
    Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers,
    Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
    Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers.
    Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes,
    Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers.

    La veille du grand jour, l’enfant se fait malade
    Mieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs.
    D’abord le frisson vient, le lit n’étant pas fade,
    Un frisson surhumain qui retourne : Je meurs…

    Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides,
    Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,
    Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides,
    Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

    Adonaï !… — Dans les terminaisons latines
    Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
    Et tachés du sang pur des célestes poitrines,
    De grands linges neigeux tombent sur les soleils.

    Pour ses virginités présentes et futures
    Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission ;
    Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures
    Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion.

    Puis la Vierge n’est plus que la Vierge du livre ;
    Les mystiques élans se cassent quelquefois,
    Et vient la pauvreté des images que cuivre
    L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois.

    Des curiosités vaguement impudiques
    Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
    Qui sont surpris autour des célestes tuniques
    Du linge dont Jésus voile ses nudités.

    Elle veut, elle veut pourtant, l’âme en détresse,
    Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds,
    Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse
    Et bave… — L’ombre emplit les maisons et les cours,

    Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite et cambre
    Les reins, et d’une main ouvre le rideau bleu
    Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
    Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu.

    À son réveil, — minuit, — la fenêtre était blanche
    Devant le soleil bleu des rideaux illunés ;
    La vision la prit des langueurs du Dimanche,
    Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

    Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse,
    Pour savourer en Dieu son amour revenant,
    Elle eut soif de la nuit forte où s’exalte et s’abaisse
    Le cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;

    De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
    Tous les jeunes émois de ses silences gris ;
    Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
    Écoute sans témoin sa révolte sans cris.

    Et, faisant la victime et la petite épouse,
    Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
    Descendre dans la cour où séchait une blouse,
    Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

    Elle passa sa nuit Sainte dans des latrines.
    Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l’air blanc,
    Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines
    En deçà d’une cour voisine s’écroulant.

    La lucarne faisait un cœur de lueur vive
    Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils
    Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive
    Souffraient l’ombre des toits bordés de noirs sommeils.

    Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes
    Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous,
    Dont le travail divin déforme encore les mondes
    Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux,

    Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d’hystéries
    Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
    L’amant rêver au blanc million des Maries
    Au matin de la nuit d’amour, avec douleur !

    Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,
    Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez,
    Et moi je suis malade. Oh ! je veux qu’on me couche
    Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

    J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,
    Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ;
    Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,
    Et je me laissais faire !… Oh ! va… c’est bon pour vous,

    Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse
    Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs
    La plus prostituée et la plus douloureuse
    Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs.

    Car ma communion première est bien passée !
    Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus.
    Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
    Fourmillent du baiser putride de Jésus…

    Alors l’âme pourrie et l’âme désolée
    Sentiront ruisseler tes malédictions.
    — Ils avaient couché sur ta haine inviolée,
    Échappés, pour la mort, des justes passions.

    Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies,
    Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur,
    Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
    Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.

    Juillet 1871

    Arthur Rimbaud, Poésies

     

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