• KIT HIVER 5

     

    KIT HIVER 5

    La neige
    La neige tombe, indiscontinûment,
    Comme une lente et longue et pauvre laine,
    Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
    Froide d’amour, chaude de haine.

    La neige tombe, infiniment,
    Comme un moment –
    Monotone – dans un moment ;
    La neige choit, la neige tombe,
    Monotone, sur les maisons
    Et les granges et leurs cloisons ;
    La neige tombe et tombe
    Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

    Le tablier des mauvaises saisons,
    Violemment, là-haut, est dénoué ;
    Le tablier des maux est secoué
    A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

    Le gel descend, au fond des os,
    Et la misère, au fond des clos,
    La neige et la misère, au fond des âmes ;
    La neige lourde et diaphane,
    Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
    Qui se fanent, dans les cabanes.

    Aux carrefours des chemins tors,
    Les villages sont seuls, comme la mort ;
    Les grands arbres, cristallisés de gel,
    Au long de leur cortège par la neige,
    Entrecroisent leurs branchages de sel.

    Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,
    Apparaissent, comme des pièges,
    Tout à coup droits, sur une butte ;
    En bas, les toits et les auvents
    Dans la bourrasque, à contre vent,
    Depuis Novembre, luttent ;
    Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine
    Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

    Ainsi s’en va la neige au loin,
    En chaque sente, en chaque coin,
    Toujours la neige et son suaire,
    La neige pâle et inféconde,
    En folles loques vagabondes,
    Par à travers l’hiver illimité monde.

    Emile Verhaeren

     

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  • KIT HIVER 4


    KIT HIVER 4


    Première gelée

    Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

    Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents,
    Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues
    La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues.
    On entend haleter le souffle des gamins
    Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains,
    Et tapent fortement du pied la terre sèche.
    Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu’une flèche.
    Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés,
    Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez.
    Les femmes, comme des coureurs dans la carrière,
    Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,
    Les reins cambrés. Leur pas, d’un mouvement coquin,
    Fait onduler sur leur croupe leur troussequin.

    Oh ! comme c’est joli, la première gelée !
    La vitre, par le froid du dehors flagellée,
    Étincelle, au dedans, de cristaux délicats,
    Et papillote sous la nacre des micas
    Dont le dessin fleurit en volutes d’acanthe.
    Les arbres sont vêtus d’une faille craquante.
    Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.

    Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

    Voici venir l’Hiver dans son manteau de glace.
    Place au Roi qui s’avance en grondant, place, place !
    Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets,
    Fait courir le gamin. Le vent dans les collets
    Des messieurs boutonnés fourre des cents d’épingles.
    Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles.
    Et les femmes, sentant des petits doigts fripons
    Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons,
    Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses.
    Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses.
    Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau
    Vont s’asseoir ; la chaleur leur détendra la peau.
    Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe,
    Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe
    Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés,
    Qu’un tendre amant fera mollir sous les baisers.
    Heureux ceux-là qu’attend la bonne chambre chaude !
    Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,
    Mais les gueux, les petits, le tas des indigents…

    Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

    Jean Richepin, La chanson des gueux


     

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  • KIT HIVER 3

    KIT HIVER 3


    Que j’aime le premier frisson d’hiver…

    Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
    Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
    Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
    Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

    C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
    J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
    Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
    (J’entends encore au vent les postillons crier),

    Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
    Sous ses mille falots assise en souveraine !
    J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

    Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
    Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
    Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

    Alfred de Musset

     

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