• KIT HIVER 10


    KIT HIVER 10


    L’hiver du rossignol

    Sur les toits la grêle crépite.
    Il neige, il pleut, en même temps :
    Premières larmes du printemps,
    Derniers pleurs de l’hiver en fuite.

    Parmi les longs cris qu’en son vol
    La première corneille jette,
    J’entends une note inquiète ;
    Est-ce la voix du rossignol ?

    D’où vient cette roulade ailée
    Dont la bise coupe le fil
    Ce doux chanteur, pourquoi vient-il
    Affronter cette giboulée ?

    Est-ce le trémulant sifflet,
    Le fifre aigu de la linote ?
    Est-ce la double ou triple note
    Du bouvreuil ou du roitelet ?

    Il neige, il pleut, il grêle, il vente.
    Mais, soudain, voici le soleil,
    Le soleil d’un temps sans pareil.
    Chante, oh ! chante, rossignol, chante !

    Il neige, il vente, il grêle, il pleut.
    Chante ! C’est l’air que rossignol
    Ton cœur, ton joli cœur qui vole,
    Qui d’un ciel gris, fait un ciel bleu.

    Que ta musique, en fines perles,
    Change ce brouillard éclatant.
    Ah ! pourrait-il en faire autant
    Le trille aigu de tous les merles ?

    Il pleut, il neige, c’est en vain
    Que le merle siffle à tue-tête.
    Pour que tout l’azur soit en fête,
    Chante, chante, chanteur divin !

    Chante sur la plus haute branche,
    Comme l’oiseau de la chanson.
    Chante sous le dernier frisson
    De la dernière neige blanche.

    À pleine gorge, fais vibrer,
    Rossignoler ta fine lyre,
    Ô toi dont le cœur est à rire,
    Pour les cœurs qui sont à pleurer

    Nérée Beauchemin, Patrie Intime

     

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  • KIT HIVER 7

    KIT HIVER 7


    Le Piton des Neiges

    Océan, Océan, quand ta houle écumante
    Roule, vague sur vague, aux coups de la tourmente,
    Un flot majestueux, d’un seul jet dans les airs,
    Monte submergeant tout de son élan sublime :
    Comme un cratère on voit au vent fumer sa cime,
    Et de sa masse énorme il domine les mers.

    Les ondulations que son volume écrase

    Viennent incessamment se briser à sa base ;
    L’eau bouillonne et bondit vers son front orgueilleux,
    Mais lui, voyez ! debout au fort de la tempête,
    D’écume et de vapeurs il couronne sa tête,
    Maîtrisant à ses pieds les assauts furieux.

    Tel de ces pics que tu domines,
    Superbe mont salazien,
    Tel de ces montagnes voisines
    Jaillit ton front aérien.
    Immense, immuable, immobile,
    Du plateau central de notre île
    Ton sommet auguste et tranquille
    Se dresse, embrassant l’horizon ;
    Un hiver éternel y siège,
    Et tes flancs que la nue assiège,
    Se couvrent de glace et de neige,
    A jamais chauves de gazon.

    L’œil qui du sein des mers profondes
    Contemple ta mâle beauté,
    Sur la verte fille des ondes
    Aime ta farouche âpreté.
    Tu sembles, dans le vide immense,
    Du vent léger qui se balance,
    Ou de l’ouragan qui s’élance,
    Écouter le bruit dans les cieux,
    Et, comme un aïeul solitaire,
    Sur l’océan et sur la terre
    Fixant un regard centenaire,
    Veiller, penseur silencieux.

    Quand le soleil s’éteint et que l’ombre est venue,
    Quand la lune se lève au-dessus de la nue,
    La mer autour de toi roule, mouvant miroir ;
    Des cieux l’astre des nuits blanchit les vastes dômes,
    Et tu vois les vaisseaux, comme de blancs fantômes,
    Glisser à l’horizon dans les vapeurs du soir.

    Et le hardi pêcheur dont la barque rapide
    Bondit légèrement sur la nappe limpide,
    Et l’oiseau que la nuit a surpris sur les mers,
    Voyant bleuir au ciel ta forme aérienne,
    Orientant leur vol sur ta cime lointaine,
    S’avancent au roulis berceur des flots amers.

    Et ton front d’un azur intense,
    Aux clartés de l’astre songeur,
    Apparaît plus sombre à distance
    A l’œil pensif du voyageur.
    Il voit l’essaim des paille-en-queue,
    Qui font d’un coup d’aile une lieue,
    Tachant de blanc la voûte bleue,
    Regagner l’île aux verts îlots.
    Et ta masse antique et profonde,
    Qu’une clarté d’opale inonde,
    Semble le noir spectre de l’onde
    Debout sur l’abîme des flots.

    Ah ! devant ton profil austère
    Combien de siècles ont passé !
    Sur ton granit que rien n’altère
    Le pas du temps s’est effacé.
    Que de jours de calme et d’orage,
    Et de trombe et d’ardent mirage,
    Et de tourmente et de naufrage,
    Pour ton œil séculaire ont lui !
    Tempête, ombre, aquilon, lumière,
    Tout rentra dans la nuit première ;
    Mais toi, dans ta stature altière,
    Tu fus alors comme aujourd’hui.

    Alors comme aujourd’hui les rougeurs de l’aurore,
    Et la pourpre des soirs que l’ombre décolore,
    Sur ta tête de neige ont répandu leurs feux ;
    Et quand l’aube ou la nuit vint sourire à la terre,
    Dans le vide étoilé tu brillas solitaire,
    Comme un phare aux reflets doux et mystérieux.

    Alors comme aujourd’hui de tes rochers arides
    Tu versas dans nos bois la nappe aux eaux limpides ;
    Et défiant toujours le vent dévastateur,
    Et drapant tes flancs nus du manteau des nuages,
    Adamastor des monts et trônant sur les âges,
    Tu levas dans les cieux ton front dominateur.

    O colosses de la nature,
    Pics d’inaccessible hauteur,
    Dont l’inébranlable structure
    Brave l’ouragan destructeur !
    Blocs altiers, masse indéfinie,
    Gouffres, chaos, dés harmonie,
    Que la main d’un fatal génie
    Sema dans ces lieux écartés ;
    Gerbes d’éclairs, sombres nuages,
    Nids fulgurants d’où les orages
    S’élancent en éclats sauvages
    Au sein des monts épouvantés ;

    Torrent, gouffre, océan, tempête,
    Emportez-moi dans vos terreurs,
    Car j’aime à sentir sur ma tête
    Passer le vent de vos fureurs !
    J’aime à contempler vos abîmes,
    A mesurer vos hautes cimes,
    A suivre vos houles sublimes,
    A me remplir de votre effroi !
    Au vent, à l’éclair, à la flamme
    Je veux, je veux mêler mon âme !
    Mon âme en tes grandeurs t’acclame,
    O nature ! et grandit en moi.

    Auguste Lacaussade

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  • KIT HIVER 6


    KIT HIVER 6

    La neige

    Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,
    Des histoires du temps passé,
    Quand les branches d’arbres sont noires,
    Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
    Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,
    Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher
    L’immobile corbeau sur l’arbre se balance,
    Comme la girouette au bout du long clocher !

    Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige.
    Derrière les vitraux dont l’azur le protège,
    Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir,
    Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.

    De cheveux longs et gris son front brun s’environne,
    Et porte en se ridant le fer de la couronne ;
    Sur l’habit dont la pourpre a peint l’ample velours
    L’empereur a jeté la lourde peau d’un ours.

    Avidement courbé, sur le sombre vitrage
    Ses soupirs inquiets impriment un nuage.
    Contre un marbre frappé d’un pied appesanti,
    Sa sandale romaine a vingt fois retenti.

    Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ?
    Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ?
    C’est le page Eginard, qu’à ses genoux le jour
    Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.

    Doucement son bras droit étreint un cou d’ivoire,
    Doucement son baiser suit une tresse noire,
    Et la joue inclinée, et ce dos où les lys
    De l’hermine entourés sont plus blancs que ses plis.

    Il retient dans son coeur une craintive haleine,
    Et de sa dame ainsi pense alléger la peine,
    Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds
    Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;

    Lorsqu’arrêtée Emma vante sa marche sûre,
    Lève un front caressant, sourit et le rassure,
    D’un baiser mutuel implore le secours,
    Puis repart chancelante et traverse les cours.

    Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes,
    Les hommes d’armes noirs en ont fermé les routes ;
    Eginard, échappant à ses jeunes liens,
    Descend des bras d’Emma, qui tombe dans les siens.

    Un grand trône, ombragé des drapeaux d’Allemagne,
    De son dossier de pourpre entoure Charlemagne.
    Les douze pairs debout sur ses larges degrés
    Y font luire l’orgueil des lourds manteaux dorés.

    Tous posent un bras fort sur une longue épée,
    Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ;
    Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus
    La gothique devise autour des rois vaincus.

    Sous les triples piliers des colonnes moresques,
    En cercle sont placés des soldats gigantesques,
    Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs,
    Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.

    Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre,
    L’un pour l’autre en leur coeur cherchant une prière,
    Les beaux enfants tremblaient en abaissant leur front
    Tantôt pâle de crainte ou rouge de l’affront.

    D’un silence glacé régnait la paix profonde.
    Bénissant en secret sa chevelure blonde,
    Avec un lent effort, sous ce voile, Eginard
    Tente vers sa maîtresse un timide regard.

    Sous l’abri de ses mains Emma cache sa tête,
    Et, pleurant, elle attend l’orage qui s’apprête :
    Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux
    A travers ses beaux doigts un jour audacieux.

    L’Empereur souriait en versant une larme
    Qui donnait à ses traits un ineffable charme ;
    Il appela Turpin, l’évêque du palais,
    Et d’une voix très douce il dit : Bénissez-les.

    Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,
    Des histoires du temps passé,
    Quand les branches d’arbres sont noires,
    Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

    Alfred de Vigny,
     

     

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