• DIVERS 8

    DIVERS 8

      

    Villanelle

    En ce mois délicieux,
    Qu’amour toute chose incite,
    Un chacun à qui mieux mieux
    La douceur’ du temps imite,
    Mais une rigueur dépite
    Me fait pleurer mon malheur.
    Belle et franche Marguerite
    Pour vous j’ai cette douleur.
    Dedans votre oeil gracieux
    Toute douceur est écrite,
    Mais la douceur de vos yeux
    En amertume est confite,
    Souvent la couleuvre habite
    Dessous une belle fleur.
    Belle et franche Marguerite,
    Pour vous j’ai cette douleur.
    Or, puis que je deviens vieux,
    Et que rien ne me profite,
    Désespéré d’avoir mieux,
    Je m’en irai rendre ermite,
    Pour mieux pleurer mon malheur.
    Belle et franche Marguerite,
    Pour vous j’ai cette douleur.
    Mais si la faveur des Dieux
    Au bois vous avait conduite,
    Ou, d’espérer d’avoir mieux,
    Je m’en irai rendre ermite,
    Peut être que ma poursuite
    Vous ferait changer couleur.
    Belle et franche Marguerite
    Pour vous j’ai cette douleur.

    Joachim Du Bellay

     

     

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    L’Inquiet Désir

    Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,
    La renaissance simple et paisible des plantes,
    Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
    La joie et le tourment dans l’âme rapportés.

    — Voici le temps de rêve et de douce folie
    Où le cœur, que l’odeur du jour vient enivrer,
    Se livre au tendre ennui de toujours espérer
    L’éclosion soudaine et bonne de la vie,

    Le cœur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.
    — Mon cœur, qu’attendez-vous de la chaude journée,
    Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnée
    Qui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit ?

    Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêves
    Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
    Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
    Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ?

    — Ah ! mon cœur, vous n’aurez plus jamais d’autre bien
    Que d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,
    Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
    Ce dieu tout irrité des combats dont il vient…

    Anna de Noailles


     

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  • ETE 13

    ETE 13


    L’Artois

    J’aime mon vieil Artois aux plaines infinies,
    Champs perdus dans l’espace où s’opposent, mêlés,
    Poèmes de fraîcheur et fauves harmonies,
    Les lins bleus, lacs de fleurs, aux verdures brunies,
    L’oeillette, blanche écume, à l’océan des blés.

    Au printemps, les colzas aux gais bouquets de chrome,
    De leur note si vive éblouissent les yeux ;
    Des mousses de velours émaillent le vieux chaume,
    Et sur le seuil béni que la verdure embaume
    On voit s’épanouir de beaux enfants joyeux.

    Chérubins de village avec leur tête ronde,
    Leurs cheveux flamboyants qu’allume le soleil ;
    De sa poudre dorée un rayon les inonde.
    Quelle folle clameur pousse leur troupe blonde,
    Quel rire éblouissant et quel éclat vermeil !

    Quand nos ciels argentés et leur douce lumière
    Ont fait place à l’azur si sombre de l’été ;
    Quand les ormes sont noirs, qu’à sec est la rivière ;
    Près du chemin blanchi, quand, grise de poussière,
    La fleur se crispe et meurt de soif, d’aridité ;

    Dans sa fureur l’Été, soufflant sa chaude haleine,
    Exaspère la vie et l’enivre de feu ;
    Mais si notre sang bout et brûle notre veine,
    Bientôt nous rafraîchit la nuit douce et sereine,
    Où les mondes ardents scintillent dans le bleu.

    Artois aux gais talus où les chardons foisonnent,
    Entremêlant aux blés leurs têtes de carmin ;
    Je t’aime quand, le soir, les moucherons bourdonnent,
    Quand tes cloches, au loin, pieusement résonnent,
    Et que j’erre au hasard, tout seul sur le chemin.

    J’aime ton grand soleil qui se couche dans l’herbe ;
    Humilité, splendeur, tout est là, c’est le Beau ;
    Le sol fume ; et c’est l’heure où s’en revient, superbe,
    La glaneuse, le front couronné de sa gerbe
    Et de cheveux plus noirs que l’aile d’un corbeau.

    C’est une enfant des champs, âpre, sauvage et fière ;
    Et son galbe fait bien sur ce simple décor,
    Alors que son pied nu soulève la poussière,
    Qu’agrandie et mêlée au torrent de lumière,
    Se dressant sur ses reins, elle prend son essor.

    C’est elle. Sur son sein tombent des plis de toile ;
    Entre les blonds épis rayonne son oeil noir ;
    Aux franges de la nue ainsi brille une étoile ;
    Phidias eût rêvé le chef-d’oeuvre que voile
    Cette jupe taillée à grands coups d’ébauchoir.

    Laissant à l’air flotter l’humble tissu de laine,
    Elle passe, et gaîment brille la glane d’or,
    Et le soleil rougit sur sa face hautaine.
    Bientôt elle se perd dans un pli de la plaine,
    Et le regard charmé pense la voir encor.

    Voici l’ombre qui tombe, et l’ardente fournaise
    S’éteint tout doucement dans les flots de la nuit,
    Au rideau sourd du bois attachant une braise
    Comme un suprême adieu. Tout se voile et s’apaise,
    Tout devient idéal, forme, couleur et bruit.

    Et la lumière avare aux détails se refuse ;
    Le dessin s’ennoblit, et, dans le brun puissant,
    Majestueusement le grand accent s’accuse ;
    La teinte est plus suave en sa gamme diffuse,
    Et la sourdine rend le son plus ravissant.

    Miracle d’un instant, heure immatérielle,
    Où l’air est un parfum et le vent un soupir !
    Au crépuscule ému la laideur même est belle,
    Car le mystère est l’art : l’éclat ni l’étincelle
    Ne valent un rayon tout prêt à s’assoupir.

    Mais la nuit vient voiler les plaines infinies,
    L’immensité de brume où s’endorment, mêlés,
    Poèmes de fraîcheur et fauves harmonies,
    Les lins bleus, lacs de fleurs, les verdures brunies,
    L’oeillette, blanche écume, et l’océan des blés.

    Jules Breton, Les champs et la mer

     

     

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