• ETE 2

    ETE 2

    1909

    La dame avait une robe
    En ottoman violine
    Et sa tunique brodée d’or
    Était composée de deux panneaux
    S’attachant sur l’épaule

    Les yeux dansants comme des anges
    Elle riait elle riait
    Elle avait un visage aux couleurs de France
    Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
    Elle avait un visage aux couleurs de France

    Elle était décolletée en rond
    Et coiffée à la Récamier
    Avec de beaux bras nus

    N’entendra-t-on jamais sonner minuit

    La dame en robe d’ottoman violine
    Et en tunique brodée d’or
    Décolletée en rond
    Promenait ses boucles
    Son bandeau d’or
    Et traînait ses petits souliers à boucles

    Elle était si belle
    Que tu n’aurais pas osé l’aimer

    J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
    Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
    Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

    J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
    Le luxe et la beauté ne sont que son écume
    Cette femme était si belle
    Qu’elle me faisait peur

    Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

     

     

    Partager via Gmail Yahoo! Pin It

    1 commentaire
  • ETE 24

      ETE 24

    La mort du chien

    Un groupe tout à l’heure était là sur la grève,
    Regardant quelque chose à terre : « Un chien qui crève ! »
    M’ont crié des enfants ; voilà tout ce que c’est !
    Et j’ai vu sous leurs pieds un vieux chien qui gisait.

    L’océan lui jetait l’écume de ses lames.
    « Voilà trois jours qu’il est ainsi », disaient les femmes.
    « On a beau lui parler, il n’ouvre pas les yeux »
    « Son maître est un marin absent », disait un vieux.

    Un pilote, passant la tête à la fenêtre,
    A repris : « le chien meurt de ne plus voir son maître!
    Justement le bateau vient d’entrer dans le port.
    Le maître va venir, mais le chien sera mort! »

    Je me suis arrêté près de la triste bête,
    qui, sourde, ne bougeant ni le corps ni la tête,
    Les yeux fermés, semblait morte sur le pavé.
    Comme le soir tombait, le maître est arrivé,

    Vieux lui même, et, hâtant son pas que l’âge casse,
    A murmuré le nom de son chien à voix basse.
    Alors, rouvrant ses yeux pleins d’ombre, extenué,
    Le chien a regardé son maître, a remué

    Une dernière fois sa pauvre vieille queue,
    Puis est mort. C’était l’heure où, sous la voûte bleue,
    Comme un flambeau qui sort d’un gouffre, Vénus luit ;
    Et j’ai dit : « D’où vient l’astre ? où va le chien ? ô nuit ! »

    Victor Hugo « Les Quatre Vents de l’esprit », 1881

     

     

    Partager via Gmail Yahoo! Pin It

    4 commentaires
  • ETE 23

    ETE 23

    À Ninon

    Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
    Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
    L’amour, vous le savez, cause une peine extrême ;
    C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;
    Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

    Si je vous le disais, que six mois de silence
    Cachent de longs tourments et des voeux insensés :
    Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
    Se plaît, comme une fée, à deviner d’avance ;
    Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

    Si je vous le disais, qu’une douce folie
    A fait de moi votre ombre, et m’attache à vos pas :
    Un petit air de doute et de mélancolie,
    Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
    Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.

    Si je vous le disais, que j’emporte dans l’âme
    Jusques aux moindres mots de nos propos du soir :
    Un regard offensé, vous le savez, madame,
    Change deux yeux d’azur en deux éclairs de flamme ;
    Vous me défendriez peut-être de vous voir.

    Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
    Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ;
    Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille
    Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ;
    Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

    Mais vous ne saurez rien. – Je viens, sans rien en dire,
    M’asseoir sous votre lampe et causer avec vous ;
    Votre voix, je l’entends ; votre air, je le respire ;
    Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
    Vos yeux ne verront pas de quoi m’être moins doux.

    Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :
    Le soir, derrière vous, j’écoute au piano
    Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
    Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
    Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.

    La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,
    Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
    De mille souvenirs en jaloux je m’empare ;
    Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare,
    J’ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de vous.

    J’aime, et je sais répondre avec indifférence ;
    J’aime, et rien ne le dit ; j’aime, et seul je le sais ;
    Et mon secret m’est cher, et chère ma souffrance ;
    Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance,
    Mais non pas sans bonheur ; – je vous vois, c’est assez.

    Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,
    De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
    Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même…
    Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
    Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

    Alfred de Musset

     

     

    Partager via Gmail Yahoo! Pin It

    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique